L’accueil d’urgence à L’Auberson questionne la Municipalité

Le 9 janvier dernier a eu lieu le premier Café-contact au nouveau foyer d’urgence de La Grange à L’Auberson. Photo © C. Carisey

Depuis l’automne dernier, le centre de la Grange à L’Auberson met à disposition ses locaux pour héberger des requérants d’asile. Cette collaboration avec l’EVAM a été pensée comme une mesure d’urgence censée répondre à l’arrivée continue de réfugiés dans le canton, principalement en provenance d’Ukraine. Mais ce nouveau foyer d’accueil est désormais dans le radar des autorités communales qui pointent les défis que pose l’absorption de ce nouveau flux pour la commune. Éclaircissements avec les différents acteurs impliqués.

Quelle est la durée d’une situation d’« urgence » ? Cette question taraude les autorités de Sainte-Croix depuis l’ouverture du centre d’accueil à L’Auberson. La réponse politique devrait tenir compte de nombreux aspects logistiques.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, il y a bientôt un an, l’afflux de migrants est constant. 11’673 personnes se trouvent désormais accueillies dans le canton de Vaud, dont 5’663 Ukrainiens fuyant la guerre. Début novembre, le canton de Vaud annonçait des capacités d’accueil à saturation, au point d’envisager l’ouverture d’abris PC. Si les autorités politiques de Sainte-Croix comprennent la situation actuelle, elles estiment toutefois que d’autres communes du canton devraient être mises à contribution. « En temps normal, la population EVAM représente 3 % de la population de la commune de Sainte-Croix, alors que la moyenne cantonale est autour de 1,5 %. On en fait donc habituellement déjà deux fois plus que les autres », relève Cédric Roten. Le 19 décembre dernier, ce dernier a rencontré la conseillère d’État Isabelle Moret pour faire un point sur la situation en matière d’accueil sur le Balcon du Jura et rendre les autorités cantonales attentives quant aux problèmes logistiques qu’engendrent de nouvelles arrivées. Transports insuffisants, particulièrement en ce qui concerne le nouveau centre de L’Auberson, effectifs scolaires proches d’être débordés… « On est conscient que la situation est compliquée et on n’y est pas insensible. Mais on tire la sonnette d’alarme car on n’arrive plus à assimiler le flux de personnes. C’est aussi une question d’accueil de qualité », précise le syndic qui souligne la proactivité habituelle de la commune en matière d’intégration.

« Sainte-Croix, terre d’accueil »

Et sur ce dernier point, il est rejoint par Andreas Zurbrügg, responsable notamment des foyers de l’EVAM à Sainte-Croix, Bullet et à L’Auberson. Il loue la bonne collaboration et les échanges constructifs entre l’EVAM et la commune, et l’accueil des migrants dans le village. « Ce qui a été mis en place ici à Sainte-Croix a déjà été cité comme exemple par Amnesty International. On participe au carnaval, on travaille avec l’école de cirque, certains réfugiés ont effectué des apprentissages ici… », se réjouit-il, tout en reconnaissant la nécessité de garder un bon équilibre entre population locale et migrante pour que les choses continuent à bien fonctionner. Pour lui, il est aussi légitime que la commune demande au canton à ce que la solidarité soit répartie de manière équitable. « On est dans une situation d’urgence, le problème de l’hébergement se pose, donc je suis très content qu’on ait pu avoir cet accueil à L’Auberson. Mais ce foyer doit rester temporaire, le temps que les autres communes fassent aussi leur part. Mais combien de temps l’urgence va durer ? ».

Et c’est justement cette question qui semble crisper la commune depuis quelques mois. Pourtant, l’EVAM ne serait pas allé à l’encontre de sa volonté. « Au printemps, lorsqu’on cherchait des lieux d’accueil, la Municipalité nous a indiqué qu’elle serait plus favorable à ce que l’EVAM loue une structure collective afin de garder un certain contrôle et une visibilité, ce qu’on a respecté », relève Andreas Zurbrügg. L’EVAM s’est en effet engagé à ne pas louer des appartements à Sainte-Croix. Les requérants logés en appartement louent à des particuliers et sont au bénéfice de baux privés.

La Grange, entre mission de bienfaisance et rentabilité

Centre de vacances chrétien, la Grange a été, comme d’autres structures hôtelières, durement touchée par deux années de pandémie, puis par une reprise des activités en demi-teinte. Peu après le début de la guerre en Ukraine, l’association monte donc un projet pour proposer un hébergement d’une capacité d’accueil de 100 personnes. « La motivation première c’est l’accueil. Mais il ne faut pas être hypocrite, la motivation financière est là aussi », reconnaît Angèle Bellanger, gérante et désormais intendante du foyer de La Grange avec son mari. En juillet, les choses se concrétisent avec un bail privé à durée indéterminée signé avec l’EVAM, et la nécessité de transformer le centre de vacances pour qu’il soit adapté à l’accueil de réfugiés.

Les premières familles ukrainiennes arrivent début septembre, puis les deux bâtiments se remplissent peu à peu durant l’automne. Aujourd’hui, 81 personnes y logent dont 47 Ukrainiens, mais aussi d’autres nationalités. Parmi eux se trouvent 36 enfants. « La cohabitation entre les bénéficiaires se passe très bien. Ils peuvent effectuer leur cuisine sur des gazinières familiales. Quelques enfants vont à l’école à L’Auberson ou au collège de Sainte-Croix », raconte Angèle Bellanger.

Tourisme régional en péril ?

L’une des craintes de la Municipalité concerne le volet touristique. Elle redoute que les clients habituels (colonies de vacances, entre autres) trouvent d’autres solutions et ne reviennent pas si l’accueil des réfugiés à la Grange s’éternise. Mais Angèle Bellanger balaie ces inquiétudes. « On n’est pas un établissement qui tournait aussi bien que certains hôtels de la région. Avec le Covid, les habitudes de consommation des gens ont déjà changé. Si demain on reprend l’activité et qu’on n’a plus de clients, je ne pourrais pas dire que c’est parce qu’on a été un centre de réfugiés. Ce ne sera pas la seule raison », affirme-t-elle en pointant aussi le manque de neige et les transports. Si elle admet que l’objectif n’est pas que la Grange reste un centre d’urgence, contrairement à la Municipalité, elle serait favorable à une durée d’accueil plus longue. « Il y a encore la guerre et les bénéficiaires ont besoin d’un toit. Et on a fait beaucoup d’aménagements, donc si ce n’était que pour un an, l’investissement ne serait pas rentable ». Le bail privé signé entre l’association de La Grange et l’EVAM peut être reconduit de manière indéterminée. De nouvelles discussions entre la Municipalité et l’EVAM devraient avoir lieu cette semaine. La commune souhaite qu’une date de fin de l’accueil d’urgence à L’Auberson soit envisagée et attend, d’autre part, un positionnement du canton.

L’accueil, un défi pour le milieu scolaire

L’établissement scolaire de Sainte-Croix compte aujourd’hui 78 élèves allophones. Parmi ceux-ci, tous ne sont pas inscrits à l’EVAM. Selon Fabian Zadory, directeur de l’établissement primaire et secondaire de Sainte-Croix et environs, 46 Ukrainiens rejoindraient chaque jour les bancs de l’école. D’autres enfants d’origine afghane, macédonienne et érythréenne seraient également scolarisés. Selon leur âge, leurs capacités, notamment en français, et leur environnement, ils peuvent soit être intégrés directement dans une classe standard (c’est le cas pour les jeunes enfants, pour lesquels il n’existe pas de groupe spécifique) soit, à partir de la 5e année (8 ans), dans des classes d’accueil. « Avant, on arrivait à fonctionner avec deux groupes qui accueillaient chacun 12 à 15 élèves. Avec les chiffres actuels, on a été obligé de créer un 3e groupe. Heureusement, on a trouvé des locaux et des professeurs », explique Fabian Zadory. La situation serait très tendue également dans les classes que peuvent rejoindre les élèves ayant acquis un niveau de français suffisant. Certaines volées sont arrivées aux limites légales en termes de nombre d’élèves, ce qui a obligé dans quelques situations l’établissement à enclasser des élèves allophones dans des années en dessous ou au-dessus de leur âge. « On est à la limite. Le canton place les requérants où il y a de la place, dans les régions périphériques, mais scolairement parlant, nous sommes de petits établissements et nous avons du mal à absorber les enfants ».

Du côté des enseignants, ceux-ci doivent mettre en place des programmes spéciaux pour permettre aux élèves ne maîtrisant pas encore très bien le français de suivre le cursus, tout en assurant aux autres d’avancer dans le programme prévu. « Les professeurs sont conscients des enjeux, mais de manière plus terre à terre, au niveau du travail, ils sont fatigués », rapporte Fabian Zadory. Le directeur de l’établissement scolaire espère que cette situation se stabilise rapidement.

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