Il aura été l’un des visages bien connus de la ligne Yverdon-Sainte-Croix pendant des dizaines d’années. Yves Lorimier a pris sa retraite à fin juillet, après presque quarante ans à œuvrer pour la compagnie ferroviaire régionale.
Tantôt conducteur de locomotive, mécanicien, ou encore remplaçant temporaire du chef de gare de Baulmes, ce cheminot, comme il se définit lui-même, n’est pas avare d’anecdotes et d’histoires à raconter, qu’il a consignées sous forme de mémoires. À l’heure de quitter l’entreprise Travys, après près de quarante ans de carrière, celui que collègues et voyageurs habitués surnomment « Lolo » revient sur les moments marquants de sa vie professionnelle.
Bien avant qu’il ait eu l’âge de prendre les commandes d’un train, Yves Lorimier en connaissait déjà un wagon sur le sujet. Fils d’un conducteur de locomotive, il est en quelque sorte tombé dans la marmite en étant petit. « Mon papa m’embarquait avec lui à chaque fois que c’était possible. J’éprouvais un sentiment de liberté. Et il me racontait ses journées de travail en rentrant le soir. Je pense que j’ai appris un bon quart du métier rien que comme ça ! », confie celui qui aura dédié sa carrière professionnelle au monde ferroviaire. Plus tard, il partage lui aussi sa passion des trains et de la mécanique avec ses trois enfants. Ceux-ci l’accompagnent alors pour des évènements et des visites de chemins de fer historiques et touristiques, ou passent du temps avec lui à bricoler dans son atelier lorsqu’ils vivaient à Valeyres-sous-Montagny.
Des liens étroits
Avant d’être engagé au sein du Chemin de fer Yverdon-Sainte-Croix (YSC) en 1987, Yves Lorimier apprend le métier de mécanicien-électricien au MOB, le Montreux Oberland Bernois. Il travaille également sur la ligne Le Locle – Les Brenets, puis part six mois en France pour se former sur les locomotives diesel. À l’YSC, il est d’abord engagé à l’atelier ferroviaire. Il est ensuite formé par l’un de ses collègues sur la locomotive « Crocodile » et obtient son permis de conducteur de train avec facilité.
Au fil des années, il est amené à toucher à de nombreux domaines d’un métier multifacettes. Il apprécie tout particulièrement le transport de marchandises, telles que les betteraves en automne, ainsi que les travaux de maintenance sur les infrastructures pendant l’été. Mais ce qui lui plaît le plus, c’est le contact humain.
« J’ai pu créer des liens étroits avec les passagers réguliers. Il arrivait même, à l’époque, que certains fassent le voyage avec moi dans la cabine », relate Yves Lorimier.
C’est notamment cette volonté d’être au contact des voyageurs qui l’a motivé à prendre les commandes de la Traverse, le wagon-restaurant de la ligne Yverdon-Sainte-Croix, à de nombreuses reprises. « C’était autre chose que le travail habituel. Il fallait être carré et rapide pour que cela fonctionne bien. Et quand je le pouvais, j’aimais bien aider au traiteur pour le service, et mettre la main à la pâte », explique-t-il.
Au cœur de la mécanique
Sa polyvalence et ses connaissances techniques lui ont permis de gérer bien des pannes, tout en menant les passagers à bon port. « Ce n’est jamais difficile de conduire un train. Ce qui est compliqué, c’est de régler les problèmes techniques », confie Yves Lorimier. Pour Daniel Reymond, ancien directeur de Travys, le futur retraité est une « encyclopédie vivante et un vrai passionné », relevant aussi son côté perfectionniste et rigoureux. Il souligne par ailleurs son grand attachement aux locomotives anciennes, qu’il a par exemple conduites lors d’anniversaires de la ligne Yverdon-Sainte-Croix. « Je me souviens de lui dans l’automotrice 5, un véhicule de 1944, vêtu de son uniforme et de sa casquette. On sentait qu’il avait beaucoup de plaisir », raconte Daniel Reymond.
Ses connaissances techniques sont toutefois mises à l’épreuve avec l'arrivée, en 2016, des nouvelles automotrices et de leur électronique embarquée. Yves Lorimier préfère alors passer plus de temps à l’atelier, ou conduire davantage sur la ligne Orbe-Chavornay, où circule encore du matériel plus traditionnel.
« Lorsque l’on a reçu les derniers véhicules, qui se conduisent avec des joysticks, j’ai un peu paniqué !
J’ai demandé à pouvoir faire des stages afin de me familiariser avec ce nouveau matériel ».
En spécialiste du « vieux » matériel roulant de l'entreprise, Yves Lorimier a également eu à cœur de transmettre son savoir aux mécaniciens sur locomotive. Une mission qu'il a exercée chez Travys et qu'il poursuit également pendant son temps libre. Il se rend ainsi régulièrement à Pithiviers, en France, pour former des conducteurs sur un train à vapeur, ainsi qu'à Bar-le-Duc, sur la Voie Sacrée.
Résilience
En 2023, alors qu’il travaille sur les rails de la ligne Orbe-Chavornay, il subit un grave accident à l’âge de 62 ans. Il glisse sur le marche-pied d’un wagon poussé par une locomotive et chute. Le convoi lui passe sur les jambes au niveau des genoux. Ce moment, il l’évoque sans détour, mais avec une certaine émotion, notamment lorsqu’il pense à ce que son plus jeune et dernier fils, qui avait 6 ans, a pu ressentir. Quelques jours après son accident, Yves Lorimier, hospitalisé au CHUV, reçoit la visite du président du Conseil d’administration de Travys et du directeur de l’époque. Il leur dira qu’il souhaite reprendre le travail dès que possible.
« La foi m’a beaucoup aidé », confie-t-il. Son séjour à la Clinique romande de réadaptation, à Sion, lui apporte également du réconfort. « Nous étions un groupe qui se soutenait mutuellement. Nous nous remontions le moral en cas de besoin. Et je dois dire que certains des cas que j’ai vus m’ont fait considérer ma situation avec perspective ». Sa résilience, couplée à son envie de se sentir utile et au soutien qu’il a reçu de l’entreprise, lui ont permis de retourner au travail. Équipé de prothèses, il reprend à temps partiel dans les ateliers d’Yverdon, où il vit actuellement avec sa femme et son plus jeune fils. « Il a fait preuve de beaucoup de courage et de persévérance à la suite de son accident. Et il a pu apporter ses compétences quelques années encore », témoigne Daniel Reymond.
La retraite ne marquera toutefois pas la fin de l’engagement d’Yves Lorimier dans le monde ferroviaire. S’il prévoit de passer du temps en famille avec son jeune fils, il souhaite aussi continuer de transmettre son savoir au sein de chemins de fer historiques en France, comme à Bar Le Duc, où il donne des cours bénévolement. Il ira aussi entretenir le petit circuit de train d’un de ses amis, dans le Puy-de-Dôme. Pour ce qui est de la ligne Yverdon-Sainte-Croix, il y gardera une attache certaine en tant que conseiller technique sur la locomotive « Crocodile », désormais entre les mains de la Coopérative du train historique Yverdon-Sainte-Croix (THYSC). Des projets qui sonnent comme une évidence pour celui qui résume gaiement son parcours en une phrase : « J’ai fait de mon métier une passion, et de ma passion un métier ».
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