Sur les hauteurs du Balcon du Jura, les ruches de Florence Besnier vibrent déjà d’activité. À la tête de nombreuses colonies réparties entre Boveresse, Baulmes et Villars-Burquin, l’apicultrice observe chaque signe de la nature. Un métier devenu extrêmement technique, où climat, parasites et floraisons dictent le rythme des abeilles.
Devant les ruches installées sur les hauteurs de Villars-Burquin, le spectacle est saisissant. Une trentaine de colonies alignées face au paysage, devant chaque entrée un va-et-vient incessant. Des centaines d’abeilles décollent, atterrissent, disparaissent dans la pénombre des ruches. Le bourdonnement forme un tapis sonore continu, presque hypnotique.
Florence Besnier évolue avec calme devant ses ruches. Pas de gants. Pas de gestes brusques. « Il faut être tranquille, entrer dans leur danse », dit-elle en souriant. À force d’années passées auprès d’elles, l’apicultrice semble parfaitement à l’aise dans cet univers vibrant.
Originaire du Pays basque, dans le sud-ouest de la France, Florence Besnier exerce ce métier depuis vingt-cinq ans. Très tôt, l’observation de la nature s’est imposée comme une évidence. Les plantes, les arbres et les cycles du vivant ont façonné son regard.
C’est aussi l’amour qui l’a menée jusqu’au Jura vaudois. Lorsqu’elle rejoint son compagnon Cédric Gout, elle quitte les Pyrénées-Atlantiques et transhume avec ses ruches, raconte-t-elle. Là-bas, ses colonies vivaient déjà en altitude, mais les attaques répétées de frelons asiatiques rendaient l’apiculture de plus en plus difficile. Sur les hauteurs du Balcon, ses ruches sont aujourd’hui installées dans un environnement de moyenne montagne encore relativement préservé, même si les apiculteurs restent vigilants face à l’arrivée progressive du prédateur.
Un métier devenu extrêmement technique
L’image bucolique de l’apiculteur récoltant son miel masque une réalité bien plus complexe. « Le métier est devenu très technique », explique Florence. Chaque jour, elle note les conditions météorologiques, la floraison ou encore la présence de certaines espèces végétales.
Météo, ensoleillement, pluviométrie, températures : chaque paramètre compte dans l’équilibre de la ruche. Une alchimie fragile qu’il faut maîtriser en permanence. Les saisons deviennent de plus en plus imprévisibles : les hivers sont plus courts et les floraisons plus précoces. Cette année, le redoux a permis aux abeilles de reprendre leur activité particulièrement tôt : les premières sorties ont été observées dès le 20 février.
Lorsque la nourriture vient à manquer, l’apicultrice doit parfois compléter l’alimentation des colonies. Mais cette solution reste provisoire. « C’est un peu comme si nous mangions uniquement des pâtes. Au bout d’un moment, il nous manque des minéraux. Les abeilles ont besoin d’une grande diversité de fleurs et d’arbres pour être en bonne santé. »
Mais l’ennemi le plus redoutable reste un parasite : le varroa destructor. Cet acarien, visible à l’œil nu, s’attaque aux abeilles adultes et aux larves. Il affaiblit les colonies, transmet des virus et peut anéantir une ruche entière s’il n’est pas traité. Face à ces menaces, les apiculteurs doivent redoubler de vigilance.
En ouvrant délicatement une ruche, Florence montre les premiers signes du printemps. La ponte a déjà commencé et la nouvelle génération d’abeilles est en marche. Au milieu des cadres, la reine apparaît brièvement. Un soulagement pour l’apicultrice. Dans les prochaines semaines, elle élèvera près de 200 reines, destinées à renforcer les colonies et à créer de nouveaux essaims.
Produire du miel… et bien plus encore
En apiculture, la récolte de miel ne représente finalement que quelques semaines de travail. Entre fin mai et fin juillet, les cadres sont extraits, puis le miel repose trois semaines en fût avant d’être mis en pot. Un processus volontairement rapide qui permet de préserver toutes ses propriétés. Le reste de l’année est consacré aux soins apportés aux colonies.
La production varie très fortement d’une année à l’autre, difficile d’établir une moyenne tant les fluctuations sont importantes. Une colonie peut produire entre 8 et 25 kg de nectar. Au total, Ruche et Flore récolte entre 2 et 6 tonnes de miel, selon les années. L’année 2026 s’annonce prometteuse.
Les aléas de production ont toutefois poussé l’apicultrice à diversifier son activité. Cosmétiques, produits gourmands ou préparations bien-être : les produits issus de la ruche se déclinent aujourd’hui sous de nombreuses formes.
Sa curiosité l’a également menée bien au-delà du Jura. Au fil des années, Florence Besnier a voyagé en Afrique et en Asie pour rencontrer d’autres apiculteurs et découvrir leurs pratiques. Ces expériences ont nourri son savoir et inspiré plusieurs produits développés aujourd’hui au sein de Ruche et Flore. Dans son atelier, elle conserve un véritable grimoire de recettes, nourri au fil des rencontres et des échanges avec des médecins ou d’autres apiculteurs. « Vivre uniquement du miel serait impossible », explique-t-elle.
Avec son entreprise Ruche et Flore, le couple propose aujourd’hui une centaine de produits, vendus principalement sur les marchés afin de conserver un contact direct avec la clientèle. Le miel est analysé et répond à des exigences strictes. Les produits bénéficient notamment du label Bio Suisse, réputé pour ses critères particulièrement exigeants en matière d’agriculture biologique et de respect de l’environnement.
Le rôle essentiel de la propolis
À l’intérieur de la ruche, un autre matériau joue un rôle essentiel : la propolis. Les abeilles récoltent des résines sur les bourgeons, notamment ceux des épicéas, qu’elles transportent sous les pattes avant de les transformer. Mélangée à leur salive, cette matière devient une sorte de ciment naturel. Elle sert à colmater les moindres ouvertures de la ruche, empêcher les intrusions et réguler la température intérieure. Véritable bouclier sanitaire, la propolis contient plus de trois cents composés naturels : vitamines, minéraux et oligo-éléments. Florence Besnier l’utilise dans plusieurs produits développés au sein de Ruche et Flore.
Une aventure humaine
Gérer plusieurs ruchers implique de nombreux déplacements. Avant de déplacer une ruche, l’apicultrice doit toujours prévenir l’inspecteur des ruchers, une précaution indispensable pour éviter la propagation de maladies.
Chaque année, elle crée également de nouveaux essaims. Pour faciliter son travail, Florence Besnier utilise aussi quelques outils modernes. Des caméras installées près des ruches lui permettent d’observer l’activité à distance. Certaines colonies sont même parrainées, permettant aux parrains de suivre à distance la vie de la ruche et de découvrir le travail de l’apicultrice au fil des saisons.
Pour Florence Besnier, l’apiculture reste avant tout une aventure avec le vivant : une relation patiente où l’on apprend à se mettre au diapason de la nature et du bourdonnement des abeilles.
Hydromel : une boisson vieille de cent millions d’années ?
Boisson fermentée à base de miel et d’eau, l’hydromel est souvent associé aux druides et aux légendes nordiques. Pourtant, son origine pourrait être bien plus ancienne.
Les abeilles existent depuis plus de cent millions d’années. Certains chercheurs imaginent qu’une fermentation naturelle de miel dilué dans l’eau a pu apparaître bien avant l’humanité. Une ruche tombée dans une flaque ou un tronc d’arbre rempli d’eau… et la magie de la fermentation aurait fait le reste. On peut imaginer quelque animal curieux découvrir ce nectar légèrement alcoolisé longtemps avant les premiers brasseurs.
Au fil des siècles, l’hydromel s’est répandu dans de nombreuses cultures, de l’Europe du Nord à l’Afrique en passant par l’Asie. Dans certaines traditions, il était même surnommé « la boisson des dieux » – une réputation qui tient peut-être simplement au fait qu’il est difficile de faire plus doux que du miel… légèrement fermenté.
Chez Ruche et Flore, l’hydromel est élaboré en collaboration avec un hydromellier et se décline en plusieurs versions, pétillantes ou élevées en fût de chêne. Une manière contemporaine de redonner vie à une boisson millénaire… née, peut-être, d’une simple maladresse d’abeilles.

