Alors qu’une quatrième vague de chaleur s’est installée en milieu de semaine, c’est toute la nature qui continue à être mise à rude épreuve sur le Balcon du Jura. Si l’altitude offre un léger répit aux cultures et aux troupeaux, les agriculteurs s’attendent déjà à une baisse de rendement.
« Cette année est vraiment catastrophique. Sur cette prairie, on devrait faire une troisième coupe de fourrage pour constituer le stock hivernal, mais il n’y a rien à faucher. Tout est grillé, ça ne pousse plus ». Le 22 juillet, Stéphane Roulet se tient devant ses parcelles de champs à Fontanezier, en contre-bas de Mauborget. Jaunies par la sécheresse, certaines ont l’allure d’une brousse africaine. Ici comme ailleurs en Suisse romande, il n’a quasiment pas plu depuis deux mois.
Les réalités diffèrent selon le type de culture, de sol, l’accès à l’eau, l'exposition au soleil et l’altitude. Mais dans l’ensemble, c’est toute la profession qui subit les effets de cette sécheresse exceptionnelle. Dans le champ de Stéphane Roulet, outre l'herbage, ce sont le maïs et l’orge semés au printemps qui souffrent le plus. Durant leur floraison, leurs besoins d’eau sont à leur maximum. De plus, la pollinisation, qui selon les cultures s’étale sur trois à quatre jours, est fortement perturbée lorsque les températures dépassent 30°C, ce qui a été le cas à Fontanezier. « La baisse de rendement pourrait atteindre entre 30 et 40% », estime Stéphane Roulet.
Les céréales semées en automne, comme le blé ou le seigle, ont en revanche donné un rendement honorable. Et plus on gagne en altitude, mieux les cultures s’en sortent. Ainsi, le colza que Stéphane Roulet cultive depuis huit ans à la Sagne, à Sainte-Croix, a donné une excellente récolte. « Nous en produisons depuis une vingtaine d’années à Villars-Burquin. Nous nous sommes rendu compte qu’il poussait encore mieux à Sainte-Croix, car il y fait plus frais et les insectes sont moins nombreux ». À cet endroit, la terre y est également plus profonde, et les sols, argileux, conservent mieux l’eau. Un avantage décisif en période de sécheresse qui explique pourquoi certaines zones semblent miraculeusement épargnées par la sécheresse.
À L'Auberson, où les températures sont restées plus fraîches, le maïs cultivé par la famille Erb a profité de quelques averses localisées et atteint environ deux mètres de haut. « Nous en avons semé une partie dans une ancienne zone assez humide en bas du chemin du Carre, mais aussi dans une parcelle normale en haut, et malgré les deux terrains différents, le maïs est beau », explique Niki Erb.
Baisse de rendement et dépenses en hausse
Récolté tous les jours en petite quantité dès la mi-août, ce maïs est donné en vert aux vaches laitières de l’exploitation. Mais selon le cahier des charges du gruyère AOP, il ne peut être conservé sous forme d’ensilage. Or, avec les parcelles déshydratées et l’herbe qui ne pousse plus, c’est bien l’alimentation des animaux jusqu’au printemps prochain qui pourrait poser problème. La plupart des agriculteurs ont déjà commencé à utiliser le stock prévu pour cet hiver. « S’il ne devait pas pleuvoir du tout au mois d’août et qu’on ne pouvait pas faire de deuxième coupe, on devra acheter du fourrage pour les nourrir. Mais comme tout le monde est dans la même situation, les prix ont déjà beaucoup augmenté », explique Niki Erb.
Des dépenses supplémentaires qui s’ajouteront à une baisse de rendement dans la production laitière, car la qualité nutritive du fourrage actuel n’est pas comparable à l’herbe fraîche. « Pour les animaux, c’est l’équivalent de manger une salade brune, flétrie. Le goût est mauvais, mais surtout elle n’est pas très nourricière », compare Stéphane Roulet. Agricultrice à Bullet, Sylvie Pelet Aubort rapporte en ce moment une perte de 20% sur la production laitière de ses vaches, destinée au gruyère AOP. « Et encore, c’est parce qu’on les nourrit avec du foin et de la luzerne qu’elles arrivent encore à produire du lait. Autrement, on aurait une perte de 50% ».
Niki Erb estime lui une perte d’un tiers sur sa production laitière qu’il livre à la fromagerie Tyrode. Contactée, cette dernière confirme une baisse générale, de l'ordre de 25%.
Animaux en souffrance
Les températures, qui ont parfois grimpé au-delà de 30°C dans la région, pèsent aussi sur le bien-être des animaux. « Lorsqu’il fait très chaud, on voit qu’elles ne sont pas bien. La journée, elles se mettent en groupe au milieu du champ pour se protéger des mouches et des taons qui prolifèrent avec la chaleur », décrit Niki Erb. Des vaches amorphes, qui cherchent l’ombre et refusent d’en sortir à l’heure de la traite, c’est le constat partagé par différents agriculteurs interrogés. Sylvie Pelet Aubort rapporte même le cas d’un agriculteur voisin, dont le troupeau entier est tombé malade, et a cessé de produire du lait, probablement touché par un coup de chaud.
Aussi, une baisse de quelques degrés peut déjà faire une grande différence. La soixantaine de vaches laitières et de génisses de la famille Pelet Aubort passent leurs étés sur les pâturages de la Bullatonne-Dessous, à 1'321 mètres d’altitude. Là-haut aussi, faute de pluie, l’herbe ne pousse plus, mais il y fait plus frais. Parfois, jusqu’à 10 degrés d'écart avec leur terrain à Bullet, le Bas de la Fin. Aussi, l’agricultrice a été soulagée d’obtenir une dérogation du canton pour affourager ses animaux à l’alpage, ce qui n’est en principe pas autorisé. « Qu’on leur donne du foin là-haut ou en bas, cela ne change rien sur notre stock de fourrage. De toute façon on puise déjà dans nos réserves. Mais au moins, elles sont bien, elles ont plus de fraîcheur qu’à 1'000 mètres », explique-t-elle.
De son côté, Niki Erb devra probablement reprendre plus vite que prévu ses génisses en estivage. Autant de bouches supplémentaires à nourrir alors que les réserves diminuent.
Une année extrême, presque comme les autres
Habitués à faire avec les aléas climatiques, de nombreux agriculteurs contractent des assurances contre certains impacts environnementaux. Si la famille Erb est assurée contre la grêle, elle ne l’est pas pour la sécheresse et ne l’envisage pas. « On espère ne pas en avoir besoin, car il fait quand même moins chaud qu’en plaine », avance Niki Erb. Officiant comme expert, Stéphane Roulet s’interroge sur l’avenir de ce type d’assurance à long terme. « C’est quelque chose qui fonctionnait tant que c’était une année sur quatre ou cinq, mais là tous les ans il se passe quelque chose d’extrême ».
Canicule et sécheresse ne réjouissent personne, mais Sylvie Pelet Aubort tente de voir le verre à moitié plein. « Si à l’inverse, on avait eu de la pluie pendant six semaines d’affilée, les bêtes n’auraient rien à manger non plus, et elles feraient des dégâts dans les champs, et tout le monde serait de mauvaise humeur. On ne serait pas mieux que ce qu’on est maintenant ! », philosophe-t-elle.
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