Sous le coup d’une autorisation de régulation proactive en janvier, la meute transfrontalière de Jougne-Suchet a finalement échappé aux tirs. Trois loups morts en France, oubliés dans la demande, ont conduit le Canton à annuler sa mise en œuvre.
La meute binationale de Jougne-Suchet hante plus que jamais les nuits des paysans du Jura vaudois. En 2025, elle est montée en puissance. Quarante animaux de rente ont été prédatés, principalement des ovins, mais aussi des caprins, un veau et un jeune bovin. En comparaison, la meute n’était responsable que de cinq attaques avérées en 2024, dont quatre jeunes bovins tués, et un blessé.
En France aussi, les attaques sont en augmentation depuis un an. Sur les trente animaux tués en 2025, douze étaient des bovins, contre douze attaques, dont dix bovins, en 2024*. « Il y a trois ans, c’étaient les meutes du Marchairuz et du Risoud qui causaient des dégâts, mais en 2025, cette dernière n’a pas fait parler d’elle, et c’est celle de Jougne-Suchet qui a pris le pas », rapporte Aurélia Barteau, cheffe de service Eau, Risques, Nature et Forêt de la Direction départementale des territoires.
Très active d’avril à septembre, la meute a semblé relâcher la pression en automne. Mais le 31 décembre, puis le 3 janvier à nouveau, de nouvelles prédations ont lieu à Valeyres-sous-Rances sur des animaux en situation de protection conforme aux exigences fédérales. La Direction générale de l’environnement (DGE) décide alors de déposer le 6 janvier une demande de régulation proactive auprès de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Pour la justifier, elle met notamment en avant les 54 animaux de rente prédatés entre 2024 et 2026 sur le territoire de la meute, et le risque que celle-ci représente pour les nombreux élevages bovins du Jura vaudois.
Le 12 janvier, l’OFEV donne son aval. « Il peut être admis, au vu des prédations occasionnées jusqu’à présent, que les loups de la meute continueront à tenter de s’attaquer à des animaux de rente, de sorte que les conditions d’une régulation partielle de la meute sont remplies », indique celui-ci dans sa décision. La région comptant plusieurs meutes, deux tiers des jeunes loups peuvent faire l’objet de tirs jusqu’au 31 janvier. Sur la base d’un piège vidéo montrant sept loups au 31 décembre, dont cinq louveteaux, ce sont trois jeunes qui sont concernés par la régulation.
Plusieurs « couacs » lors de l’élaboration de la demande
Mais l’autorisation de régulation délivrée est finalement suspendue quelques jours plus tard, sans qu’un retrait officiel ne soit publié. La raison : dans sa demande à l’OFEV, la DGE n’a pas indiqué la mort de trois loups de la meute en France en 2025. Deux jeunes loups avaient en effet été abattus dans le cadre d’opérations de tirs de descente simple en août et en octobre, et un autre est mort dans une collision routière en février.
Côté vaudois comme dans le Doubs, on loue la bonne collaboration entre les services chargés de traiter des meutes transfrontalières. « Nous échangeons régulièrement avec nos homologues suisses pour avoir une approche cohérente de la meute », rapporte Aurélia Barteau. Deux rencontres annuelles ont lieu au printemps et en fin d’année où toutes les informations autour de l’état des meutes, des naissances, des tirs, des régulations et des dégâts sont partagées. En dehors de ces moments, les échanges se font par mail et par téléphone. Et pourtant, une mortalité échappe à la connaissance de la DGE. « La majorité des informations nous avaient bien été transmises, mais nous n’avions pas connaissance du loup mort par collision routière », confirme Frédéric Hofmann, chef de la section Chasse, Pêche et Espèces à l’État de Vaud.
Mais deux autres loups, ceux qui ont été abattus par des tirs, manquent également dans la demande. Cette fois, l’information a bien été transmise, mais, sur fond d’absence du chef de service, elle ne circule pas, n’est pas prise en considération. « Il s’agit d’un souci de coordination ponctuel », résume Frédéric Hofmann. « On en assume les conséquences ».
Marge d’appréciation des cantons
Prenant conscience de ces oublis quelques jours seulement après avoir reçu la confirmation de l’OFEV, la DGE suspend la régulation. Avec les trois loups morts dans le Doubs, elle considère que le compte est bon. « Si ces trois loups avaient été mentionnés, nous n’aurions pas eu l’autorisation de l’OFEV », explique Frédéric Hofmann.
En ce qui concerne les deux loups morts, abattus par les tirs français, l’Ordonnance sur la chasse mentionne clairement que ceux-ci doivent être pris en compte dans le quota des loups pouvant être régulés. Le texte mentionne également les loups braconnés ou abattus parce que représentant un danger important et imminent pour l’homme. Mais elle ne précise rien au sujet des autres type de mortalité, comme les accidents routiers.
Interrogé sur ce cas spécifique, l’OFEV précise que les loups morts pour d’autres causes ne doivent pas être pris en compte dans le quota de tir. Le canton de Vaud aurait donc en principe eu le droit de réguler encore un jeune loup jusqu’au 31 janvier. Une opération qui aurait représenté un défi pour les gardes-chasse, avec un temps très court pour la mettre en œuvre, et avec la difficulté de distinguer clairement les jeunes des adultes à ce stade.
Mais en l’absence de précision dans la loi, le canton de Vaud utilise sa marge d’appréciation et tranche différemment de l’OFEV. « Le Canton considère la perte d’un loup par le trafic routier au même titre que celle liée à un tir de régulation. Il l’avait déjà fait savoir à la Confédération, lors de la dernière consultation sur la révision de l’ordonnance fédérale sur la chasse », répond Frédéric Hofmann.
Les loups de la meute de Jougne-Suchet n’auront finalement pas été inquiétés côté vaudois. Mais avec une nouvelle attaque à Valeyres-sous-Rances le 14 mars dernier, et la saison de reproduction qui approche, il est fort probable qu’elle refasse parler d’elle en 2026. Se posera alors peut-être la nécessité d’une nouvelle régulation.
Dernière attaque à Sainte-Croix en septembre
À Sainte-Croix, la meute Jougne-Suchet a frappé trois fois en 2025 : le 13 juin à la Gittaz, où elle a tué un veau, le 3 juillet à la Sagne, où trois ovins ont été retrouvés morts, et la dernière attaque, dans la nuit du 14 au 15 septembre à la Mouille de la Sagne. Florent Erb y loue un terrain où il fait paître huit chèvres durant l’été, des animaux dont il s’occupe comme passe-temps. Le 15 septembre au matin, c’est une scène d’horreur qu’il découvre dans le champ : deux chèvres ont été égorgées et une dévorée. Deux autres ont subi des morsures au cou, mais respirent encore. Elles seront finalement euthanasiées.
Dans la maison qui borde le champ où se trouvaient les chèvres, personne n’a rien entendu. Le parc où elles paissaient était en règle et les mesures de protection estimées suffisantes, ce qui a permis à Florent Erb de recevoir les indemnités prévues. Mais pour l’agriculteur, aucune somme d’argent ne peut vraiment réparer le tort. « J’ai toujours eu des chèvres, j’élève ces animaux par passion, par pour gagner de l’argent. De voir le loup qui tue ces animaux, sans que ce soit pour les manger, c’est aussi ça qui est dur. Quand j’ai trouvé celles qui respiraient encore, mais avec le cou déchiré, les larmes me sont montées aux yeux ».
Florent Erb plaide pour que les loups responsables des attaques soient abattus et pointe une contradiction pesante pour les agriculteurs. « On nous impose des mesures supplémentaires pour que les vaches soient plus dehors, mais avec les loups, on est conduit à rentrer davantage les animaux pour les protéger »
* Ces chiffres ont fait l'objet d'une correction par rapport à l'édition papier du 17 avril 2026
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