Paul-André Joseph, doyen du cycle 3 de l’école secondaire de Sainte-Croix, passe le témoin à Frédéric Haarpaintner. Rencontre avec deux personnalités locales qui aiment leur métier et s’investissent également dans la société.
« Les gens me demandent si je suis triste ou joyeux », s’étonne Paul-André Joseph, tout frais retraité de l’établissement scolaire de Sainte-Croix et environs après une longue carrière, dont quatorze années en tant que doyen du cycle 3 (classes 9, 10 et 11). Complètement détendu, il explique que tout est en place depuis plusieurs mois et que la transition se fait en douceur avec Frédéric Haarpaintner, qui lui succède dès le 1er janvier 2026. Son départ « n’est ni un choc, ni une rupture. C’était pareil quand j’ai quitté les pompiers », évoque l’ancien capitaine au SDIS.
Les yeux pétillants derrière ses petites lunettes, Paul-André Joseph glisse qu’il aura en quelque sorte passé 52 ans dans l’établissement. 52 ? « Oui, je suis entré au collège de la Poste en 1974 en tant qu’élève ». Après le gymnase et l’école normale à Yverdon, il a enseigné à divers endroits dans le canton, puis est revenu en 1987 à Sainte-Croix. Il a alors repris une classe de 6e et 7e primaire supérieure. Puis, dès 1992, il a tenu la classe de développement, aussi appelée « classe JO », durant presque vingt ans.
Jamais de conflit
Rencontré dans le compte-à-rebours de ses dernières journées au Collège de la Poste, Paul-André Joseph évoque ce qu’il a le plus apprécié au cours de ses quatorze ans de décanat : « J’ai beaucoup aimé les relations avec mes collègues, les discussions, l’écoute, autant des enseignants que des élèves ». Il laisse passer quelques instants et ajoute : « J’ai toujours eu l’impression que j’étais au bon endroit », lui qui privilégie une manière d’agir dans la douceur, l’empathie et la bienveillance. « J’ai eu un bon fonctionnement avec beaucoup de gens. Je n’ai jamais eu de conflit avec une enseignante ou un enseignant. Il y a eu parfois des désaccords. Nous avons toujours discuté, parlé, avec respect. Le respect, c’est une valeur de notre établissement. Nous avons toujours trouvé une solution, c’était aussi un exemple pour les élèves, qui sont respectueux envers moi et que je respecte. C’est aussi pour cela que ça fonctionne ».
Au moment de refermer la porte de son bureau, Paul-André Joseph confie : je garderai de tout ce temps ce qui est resté stable : une grande majorité des élèves sont sympas et corrects, ils font plein d’efforts pour continuer leur parcours ».
Plus de tableau noir
Pas passéiste pour deux sous, Paul-André Joseph retrace l’évolution des techniques, lui qui a débuté en dupliquant ses feuilles de cours sur des machines à stencil. Ensuite, le maître payait les copies de sa poche. Puis les photocopieuses ont été achetées par les écoles, mais la reproduction des documents restait un gros travail. Aujourd’hui, tous les manuels peuvent être scannés.
Le doyen se souvient aussi que dans ses premières années d’enseignement, il préparait son tableau noir tous les matins, et les élèves recopiaient les textes, les vocabulaires, et redessinaient même les cartes de géographie. Aujourd’hui, les maîtres – de même que les élèves – écrivent beaucoup moins.
La tenue des cahiers, la propreté, étaient notées, ce qui n’a plus cours. « La majorité du temps est utilisé pour du raisonnement, de la réflexion… enfin, dans un monde idéal », sourit le doyen. Autant de changements qui n’ont jamais altéré son plaisir d’enseigner. Paul-André Joseph quitte l’école avec le sentiment d’être arrivé au bout d’un cycle. Il a gardé intactes ses passions pour l’histoire et l’archéologie, qui vont pouvoir désormais prendre la plus grande place dans sa vie. L’établissement scolaire prendra officiellement congé du doyen du cycle 3 en juin 2026.
Doyen : un homme orchestre
Le poste de doyen se définit d’abord par ce qu’il n’est pas. Il n’est pas directeur, mais il fait partie du conseil de direction, et il n’est pas non plus un enseignant comme les autres.
Les attributions du doyen varient d’après le niveau scolaire et selon les établissements où il officie. À Sainte-Croix, un doyen accomplit des tâches administratives et des tâches pédagogiques. « Certains doyens ne font que l’un ou l’autre, ici on fait tout », explique Paul-André Joseph. Soit la gestion des horaires des 800 élèves scolarisés dans les différents collèges, des listes de classes, des groupes, des périodes… L’organisation des activités particulières, sorties, spectacles, camps… La gestion aussi des remplaçants – avec l’aide du secrétariat « qui fait un énorme travail de soutien » en recherchant ces enseignant.e.s providentiel.le.s – de même le suivi de chaque élève, son niveau, ses options, son groupe.
Il s’y ajoute encore les situations particulières comme le cas de l’enfant qui ne part pas en camp mais doit rester à l’école, de celui qui est dispensé de gym et/ou bénéficie d’un horaire aménagé. Le doyen, et l’école en général, doit savoir en tout temps où se trouve chacun. « C’est notre responsabilité », insiste Paul-André Joseph.
Frédéric Haarpaintner écoute avec attention la multiplicité des tâches et des programmes qu’il est déjà en train d’apprivoiser. « On ne se rend pas compte, en tant qu’enseignant, quand on reçoit des listes ou d’autres documents, de l’immense travail en amont que Paul-André accomplit en toute discrétion ».
En appui des enseignants
Au plan pédagogique, le doyen suit les élèves de 9-10-11e par rapport à leur cursus scolaire, leurs besoins d’aide ou d’appui. Pour une bonne partie des jeunes, la scolarité se déroule sans aspérité. Ils savent tous qui est le doyen, mais lui ne met pas forcément un nom sur leurs visages, au contraire de ceux qu’il reçoit dans son bureau, parce qu’ils souhaitent changer de niveau, choisir une option, qu’ils rencontrent des difficultés ou encore que leur comportement en classe les y amène.
Le doyen vient aussi en appui des enseignants, tant pour des questions administratives – les nouveaux venus sont parfois un peu perdus face à toutes les formalités à remplir – que pédagogiques. Et même un prof chevronné comme Frédéric Haarpaintner le reconnaît : sur une année scolaire, il y a toujours une situation ou deux qui aboutissent dans le bureau du doyen, l’enseignant ayant besoin d’un conseil par rapport à un dysfonctionnement qui doit être sanctionné de manière adaptée. Ou simplement, le fait de placer un moment un élève chez le doyen permet de ramener le calme dans la classe. Parfois aussi, l’enseignant a juste un souci administratif, un matériel qui ne fonctionne pas ou une demande de rallonge ou encore de clé USB.
Un nouveau défi à 50 ans
À quelques années de distance, Frédéric Haarpaintner a suivi le même parcours que son aîné : scolarité à Sainte-Croix, gymnase et École normale à Yverdon, quelques années d’enseignement dans le Nord vaudois – « je n’ai jamais aimé partir trop loin d’ici », glisse-t-il. À la trentaine, il saisit la possibilité de reprendre une classe de 10e – 11e à Sainte-Croix et il ne décolle plus. Vingt-ans plus tard, il s’offre un nouveau défi pour ses cinquante ans. Succéder à Paul-André Joseph en tant que doyen du cycle 3, soit 15 classes et 256 élèves au total, venus de tout le Balcon du Jura, mais également de Vuitebœuf et de Baulmes.
« J’ai toujours bien aimé tout ce qui était organisation et gestion », confie le nouveau doyen. Et ceci tant dans son travail qu’au sein de sociétés locales comme le volley, la confrérie du carnaval ou encore le tennis. La fonction de doyen devrait lui permettre d’élargir le cadre des personnes côtoyées dans son travail, de mieux connaître les structures et les personnes qui s’occupent des enfants à besoins particuliers, estime-t-il. Il se familiarisera aussi avec la gestion de conflits et tout ce qui se fait pour qu’un climat sain règne au sein de l’établissement scolaire et que les enseignants puissent travailler dans de bonnes conditions.
Le nouveau doyen reconnaît que l’école inclusive, introduite suite à une décision politique, a conduit à ce que plus d’enfants nécessitent une attention ou expriment des besoins particuliers. Le maître n’est plus seul dans sa classe, des aides et des éducateurs spécialisés interviennent pour cadrer ces jeunes qui fonctionnent un peu différemment. « Mais même les élèves qui ont ou posent des problèmes mûrissent, et comprennent plus tard ce qu’on essaie de leur expliquer à 14-15 ans », confie en substance Frédéric Haarpaintner.
Des points communs
Outre leur formation et leur activité professionnelle similaires, Paul-André Joseph et Frédéric Haarpaintner partagent la même implication dans la communauté sainte-crix, ce qui rend ténue la frontière entre leurs activités professionnelles et privées. « Quand je vais au supermarché ou à la déchetterie, que je fais du sport, ou avant, chez les pompiers, je suis en permanence en contact avec cette société du Balcon du Jura, qui est très soudée » illustre Paul-André Joseph. Des propos auxquels Frédéric Haarpaintner adhère totalement, ajoutant : « Les liens tissés en dehors de l’école forment un réseau ».
Les doyens soulignent tous les deux être « dans un mouvement social. Nous avons des amis à la commune, dans les entreprises. Ces relations facilitent beaucoup notre travail. Quand nous devons appeler un parent, très souvent, nous le connaissons. D’ailleurs, certains élèves nous disent que leurs parents nous ont eu comme enseignant. Et quand nous cherchons une place de stage pour un élève, l’entreprise peut nous faire confiance ».
C. Dubois

