À Sainte-Croix, l’agression mortelle fin juillet, les cambriolages en série et les incivilités ont remis au centre du débat public le thème de la sécurité. Sur la question de la présence policière et de la réponse à apporter au problème, l’avis de la Commune et de la Police cantonale diverge.
Une nuit d’été parmi d’autres, au centre de Sainte-Croix. Des cris, de la musique et des éclats de voix se font entendre depuis le collège de la Gare. Malgré la chaleur, les habitants doivent renoncer à dormir fenêtres ouvertes. Sur le groupe Facebook « T’es de Sainte-Croix si… », plusieurs publications font état de nuisances nocturnes récurrentes dans le secteur. Fin août, une habitante expliquait notamment être régulièrement réveillée par des chants et des cris, et déplorait les conséquences de ces nuisances sur son sommeil. Le réseau social est devenu le lieu de réception des frustrations locales vis-à-vis des individus responsables du tapage nocturne, mais aussi des autorités, dont le manque de réactivité est critiqué.
Pourtant, depuis 2024, une mise à ban du parc du collège est censée interdire l’accès au lieu dans le but de réduire les nuisances sonores. « On ne peut pas traverser la cour d’école en dehors des heures et des périodes scolaires. Mais c’est dur à faire appliquer et à contrôler. Le but n’est pas non plus d’enfermer l’école derrière un grillage », explique Rachel Gueissaz, municipale en charge de la sécurité publique.
Si les incivilités du collège de la Gare ont cristallisé ces derniers mois les mécontentements, des cambriolages en série, mais surtout l’agression survenue fin juillet qui a conduit à la mort d’un homme de 72 ans, ont relancé la question de la sécurité et de la présence policière dans la région.
Un dispositif sécuritaire jugé insuffisant par la Commune
En tant que commune délégatrice, Sainte-Croix a confié sa sécurité à la Police cantonale vaudoise. Dans ce modèle, la police de proximité, présence visible au quotidien, est assurée notamment par le poste de gendarmerie, qui couvre également Bullet et Mauborget. En parallèle, des patrouilles ont lieu sur l’ensemble du territoire vaudois, 24h/24, et interviennent y compris à Sainte-Croix.
Mais pour la Commune, le dispositif actuel n’est plus suffisant. « Cela fait quelques années qu’on demande au Canton de renforcer la présence policière sur la commune. Aujourd’hui, on demande une présence policière sur la région 24h/24. Cela ne permettrait pas d’éviter tout problème, mais de dissuader les fauteurs de troubles », expose Rachel Gueissaz.
Une demande jugée irréaliste par le premier-lieutenant Ludovic Martin, chef de la région Nord de la Gendarmerie. « Aucune commune délégatrice ne dispose d’une patrouille 24h/24 sur son seul territoire. Il faut comprendre que, pour assurer un tel dispositif, il faudrait mobiliser douze agents au minimum. Ce n’est juste pas possible en termes de ressources. »
À la suite du drame de juillet dernier, un renforcement temporaire a été alloué, avec une présence policière accrue dans le village. Une réponse qui semble ne satisfaire ni les uns ni les autres. « Oui il y a eu un renforcement, mais il faut comprendre qu’il ne pourra pas tenir sur la durée. Plutôt que prendre des mesures temporaires à chaque événement isolé, nous devons réfléchir à la mise en place de dispositifs pérennes », plaide Ludovic Martin. « On a l’impression de ne pas avoir été entendus correctement. Nos problèmes sont en soirées, les week-ends, et pas en journée quand tout le monde est là », déplore pour sa part Rachel Gueissaz. La municipale rapporte aussi le mécontentement d’habitants amendés pour des infractions à la loi sur la circulation. « Les contrôles assurent une visibilité, tant pour rassurer la population que pour dissuader d’éventuels auteurs, car nous savons que ces derniers se déplacent en voiture. Les gendarmes prêtent serment, ils ne peuvent donc pas fermer les yeux sur les délits qu’ils constatent lors de ces contrôles », répond Ludovic Martin.
Insécurité réelle ou simple ressenti ?
La question d’une allocation proportionnée des ressources est également au cœur de la réponse du Canton. Pour Ludovic Martin, la situation sécuritaire à Sainte-Croix ne justifie tout simplement pas une présence 24h/24 sur la commune. S’il confirme une augmentation des vols par effraction ces deux dernières années (voir tableaux), il invite à analyser ces chiffres avec prudence.
« Toute la difficulté, c’est d’avoir une vision claire de la situation : sommes-nous en face d’un phénomène général, cantonal, local ? Par exemple, il suffit d’avoir une bande qui commet dix délits en trois nuits ou une rafle de véhicules, et cela fait exploser les chiffres ».
Quant aux homicides qui ont secoué Sainte-Croix en octobre 2025 et en juillet dernier, le gendarme rappelle qu’il s’agit de cas isolés. « On pourrait mettre dix patrouilles 24h/24 et, pour autant, on ne pourrait pas garantir que ces événements malheureux ne se produisent pas ».
Alors comment interpréter l’écart entre l’analyse sécuritaire de la police et le sentiment de certains habitants ? « Pour Sainte-Croix, ce sentiment n’est pas confirmé par les chiffres. Il semble provenir davantage des sources qui l’alimentent. D’une manière générale, je pose la question : n’est-ce pas en parlant constamment d’insécurité ou en étant dans l’émotionnel que l’on amplifie le phénomène ? », interroge le gendarme.
Pour répondre aux inquiétudes d’une partie de la population, mais aussi à de réelles problématiques d’incivilité et de déprédations sur des bâtiments publics, la Commune a récemment mis la main au portefeuille pour s’assurer les services d’une sécurité privée. Et si sa réponse à un postulat, déposé en 2020 déjà, est acceptée lors du prochain conseil, elle pourrait débourser 95’000 francs pour équiper certains lieux de caméras de surveillance.
Des frais supportables pour le budget, assure Rachel Gueissaz, même si elle estime que les citoyens paient déjà suffisamment pour leur sécurité via l’impôt cantonal.
Des pistes à trouver
Depuis le 1er septembre, les postes de Grandson et de Sainte-Croix ont été rassemblés sous la forme d’un seul groupement piloté par le chef du poste de Sainte-Croix. L’objectif : assouplir la disponibilité des ressources et optimiser les horaires des deux postes.
Mais confrontée à un refus du Canton d’accéder à sa demande, la Municipalité de Sainte-Croix devra sans doute examiner d’autres pistes. « On va continuer de se battre pour avoir une meilleure couverture. On a vraiment besoin qu’il y ait des rondes plus fréquentes de la gendarmerie lors des heures de soirées et de nuit. On veut qu’on n’intervienne pas seulement quand il y a un drame », indique Rachel Gueissaz. Elle appelle la population à ne pas se plaindre uniquement sur les réseaux sociaux, mais à appeler le 117 lorsque nécessaire.
L’approche sociale auprès des jeunes, une autre réponse au problème ?
Le jeune âge de l’auteur de l’homicide du 29 juillet, un Sainte-Crix de 14 ans, mais aussi celui d’une partie des individus regroupés de nuit dans le parc du collège de la Gare ou responsables de vols et déprédations interroge. Selon Ludovic Martin, les délits impliquant des mineurs ne sont pas qu’une préoccupation à Sainte-Croix, mais sur l’ensemble du canton. Toutefois, pour le gendarme, la réponse ne peut être uniquement policière. « On a tous été jeunes, on a tous besoin d’endroits où on peut se rassembler. Parce que oui, si la police peut intervenir à chaque fois, est-ce que, pour autant, on réglera le problème de fond ? Est-ce que les jeunes ont un endroit où ils peuvent se rencontrer ? Est-ce qu’il y a un arbitrage entre les gens ? Je pense qu’il y a d’autres moyens d’arriver à des résultats en douceur », expose-t-il.
La municipale Zoé Vuilleumier a repris cet été le dicastère de la jeunesse et de la cohésion sociale. Elle soutient que la présence des jeunes dans la rue est normale, mais que des actions doivent être entreprises pour les encourager à participer à des activités constructives. « Je pense que pour un village, Sainte-Croix a une offre qui est super, de nombreux clubs sportifs, un bon tissu associatif. Mais c’est vrai que ce sont toujours un peu les mêmes qui s’y retrouvent ». L’un de ses objectifs pour cette législature : promouvoir ce qui existe auprès de l’ensemble de la jeune population. « Cela demande peut-être de faire une journée à l’école pour présenter les associations, afin de toucher des personnes qui ne les connaissent pas déjà par leur entourage ».
Quant à la Maison des Jeunes, celle-ci est fermée depuis la rentrée scolaire en raison de la vétusté du bâtiment. Le lieu assurait une permanence les mercredis après-midi auprès des 10-16 ans. D’après Mélanie Soittoux, travailleuse sociale de proximité, ce sont entre 15 et 30 jeunes qui s’y retrouvaient habituellement. Une réflexion sur un nouvel emplacement, dans des locaux plus accueillants, est en réflexion rapporte la Municipale. « Il nous faut un endroit où les jeunes puissent organiser des soirées et se retrouver. Si on fait quelque chose dans leur intérêt, qu’on rend l’endroit attractif, cela évitera d’avoir des petits groupes livrés à eux-mêmes, désœuvrés, et qui font des bêtises », avance-t-elle.
La question d’un remaniement du poste de la travailleuse de proximité, avec l’engagement d’une personne supplémentaire dédiée spécifiquement à la jeunesse, est également à l’étude. Actuellement, ce poste est occupé à 70 % par une personne dont le travail regroupe l’approche auprès des personnes marginalisées et des jeunes.

